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Vous donnera des informations de première main sur tout ce qui a trait à l'Afrique en général et au Sénégal en particulier.

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Le fils de la sorcière (Nouvelle)

LE FILS DE LA SORCIERE

 

La rue était noire de monde ; enfants, vieillards, femmes, personnes de tout âge formaient une foule dense et compacte qui dégageait une clameur qui montait vers le ciel. Ils étaient armés d’objets de toute sorte et se trouvaient devant une maison dont on ne voyait même pas l’entrée. Certains sautaient pour mieux voir, d’autres étaient montés sur les épaules de personnes plus fortes qu’eux et les plus chanceux, les grands de taille, étaient quand même obligés de se mettre sur la pointe des pieds tant ils étaient ballottés par une foule qui tanguait tel un navire.

 

Tout à coup une sirène retentit, c’était la police et la foule se dispersa si vite qu’on avait du mal à croire qu’elle était encore là il y a à peine quelques minutes de cela. La fourgonnette de la police se gara devant la maison et le chauffeur fit en sorte que la porte de la fourgonnette cadrât avec celle de la maison. Quelques policiers y pénétrèrent  et en ressortirent quelques instants plus tard avec une  vieille dame qui saignait du nez. Elle était d’apparence repoussante ; sa peau était ridée, ses cheveux ras et ébouriffés, et ce qui frappait le plus c’était son nez et ses lèvres. Elle avait le nez si gros qu’il avait mangé ses yeux et une bonne partie de son visage.

Les policiers l’aidèrent à monter dans la voiture qui démarra aussitôt. Quelques gamins la suivirent en courant et en proférant des injures.

 

A l’intérieur de la maison un homme était assis sur un banc,  la tête fourrée entre les genoux. C’était  Moussa, un ingénieur agronome. C’est lui dont la mère venait d’être évacuée par la police après que le village l’eut accusée de sorcellerie.

 

Dans sa tête, les souvenirs se bousculaient, remontant aussi loin que son enfance. Depuis la mort de son père alors qu’il n’était âgé que de cinq ans, la famille était restée sans défense. Elle subissait toute sorte de brimades de la part des villageois. Et elle n’avait personne pour la défendre. Aux yeux du village sa mère était restée une étrangère  car on n’avait jamais pardonné à son mari d’avoir épousé une fille d’une autre ethnie et qui était en plus d’une laideur aussi repoussante. Beaucoup avaient pensé qu’elle avait ensorcelé son mari ; à sa mort beaucoup avaient également pointé le doigt sur elle. Son unique fils était souvent battu par ses camarades mais elle n’osait jamais protester auprès des parents des enfants fautifs. Ainsi, Moussa était devenu un enfant introverti et craintif. Au moindre acte on le traitait de fils de sorcière. L’école était le seul endroit où il se sentait en sécurité grâce à la protection des maîtres. N’ayant presque pas de camarades de jeu, les livres étaient devenus son seul refuge et ses uniques compagnons. Les enseignants le protégeaient car il était un brillant élève et ceci irritait davantage ses camarades de classe qui  voyaient encore là l’intervention de sa mère.

 

Pour le nourrir et le vêtir, sa mère ne recevait le soutien de personne. Pourtant les frères de son père étaient encore vivants et disposaient de moyens suffisants pour leur venir en aide. Mais ils faisaient payer à leur frère, même mort, son acte incompréhensible à leurs yeux.

 

Le jour,  la mère travaillait dans un petit jardin potager qui se trouvait derrière leur maison. Les légumes qu’elle récoltait étaient vendus dans de petits hameaux qui se situaient à quelques kilomètres de leur village car personne ici ne voulait des légumes de la sorcière.

 

La nuit, elle vendait des cacahuètes et des beignets de mil sur la route nationale ; ses clients étaient les voyageurs. Elle ne gagnait pas beaucoup mais ce qu’elle obtenait était suffisant pour habiller et nourrir son garçon.

 

Certains jours, les affaires ne marchaient pas du tout ; ainsi, elle restait deux ou trois jours sans préparer à manger. Elle et son fils se contentaient alors de cacahuètes et de beignets pour toute nourriture. Les voisins étaient toujours au courant de cette situation mais personne ne leur venait en aide. Ce qu’ils désiraient secrètement c’était que cette femme quittât le village pour retourner ‘chez elle’.

 

Même si l’idée de quitter lui  avait parfois effleuré l’esprit certains jours où la souffrance devenait presque insupportable, elle était  maintenant décidée à rester quoi qu’il advînt. Elle tenait à ce que son fils fît de bonnes études car elle avait le pressentiment que l’école les aiderait à se sortir de leur situation. Elle était confortée dans cette idée par le soutien que les maîtres apportaient à son fils. Les  enseignants étaient les seules personnes qui entretenaient des relations normales avec elle. Ils l’encourageaient et lui donnaient des conseils pour qu’elle pût soutenir davantage son fils. Mais à vrai dire, Moussa ne lui causait aucun souci. Elle n’avait jamais eu à lui demander d’apprendre ses leçons. Dès qu’il revenait de l’école, il aidait sa mère dans les travaux domestiques. Il achetait du charbon, ensuite il allumait le feu, enfin il mettait de l’eau dans la marmite en attendant que sa mère revînt de la route nationale où elle travaillait.

 

Moussa n’avait jamais eu à se plaindre auprès de sa mère, il ne laissait jamais rien transparaître même quand il avait faim, de peur de faire de la peine à cette dernière. Il n’avait en aucune occasion réclamé à sa mère des habits neufs aussi bien à l’ouverture des classes qu’aux grandes fêtes religieuses. Sa garde-robe était essentiellement composée de friperies mais il les portait fièrement malgré les railleries de ses camarades qui lui avaient trouvé le surnom  de F. D. (Fëg Diaye en wolof ou Friperies

Développement en Français).

 

Certains souvenirs étaient cependant plus cruels que d’autres. Son père étant décédé à quelques mois de la Tabaski, sa mère s’était trouvée dans l’impossibilité d’acheter un  mouton pour la fête, ainsi le jour de la célébration de cette grande fête religieuse elle avait demandé à son fils d’aller passer la journée chez l’un des frères de son père. Moussa était revenu quelques minutes plus tard les larmes aux yeux. Quand sa mère lui demanda ce qui s’était passé, il lui répéta les propos de la femme de son oncle : « Toi et ta mère n’avez nul besoin de viande de mouton, celle que vous préférez c’est la viande des hommes et nous ne vous laisserons pas nous manger aujourd’hui. D’ailleurs ta mère doit avoir gardé un peu de la chair de ton père parce que c’est elle qui l’a mangé ». Après cela, Moussa alla se réfugier dans sa chambre. Il n’en ressortit que vers douze heures quand la femme de son maître vint leur donner de la viande. Pendant ce temps sa mère pleurait, elle ne comprenait pas la méchanceté des gens de ce village. Elle aurait voulu aller défier cette vipère qui avait tenu de tels propos à l’égard de son fils et d’elle même. Mais à quoi cela aurait-il servi ? Elle en profiterait pour l’humilier davantage et en public cette fois-ci. Elle appela Moussa et lui demanda de faire du feu pendant qu’elle assaisonnait la viande. Ils mangèrent leur grillade mais le cœur n’y était pas.

 

Il est vrai qu’ils avaient entendu  toute sorte de propos désobligeants par le passé mais ces propos ci leur avaient fait particulièrement mal et pour la première fois Moussa voulut savoir pourquoi on les détestait tant. Mais sa maman ne put lui donner aucune réponse. « Les gens sont méchants », dit-elle.

 

Heureusement le village leur accordait parfois des moments de répit. Ainsi, il arrivait des périodes où personne ne les attaquait et Moussa était accepté par quelques gamins avec qui il jouait au football. Il devenait joyeux, presque audacieux car il semblait d’un coup libérer toute l’énergie qu’il avait gardée en lui. A l’école, le maître constatait le changement et regrettait que cela ne pût durer plus longtemps. Car il était conscient que dans ce village il y avait des têtes dures qui n’attendaient que l’occasion de faire mal à cet enfant.

 

Parmi les gens les plus durs à l’égard de Moussa et de sa mère, se trouvaient leurs voisins les plus immédiats. Il s’agissait de la famille Fall dont la maison jouxtait la leur. Cette famille comptait six filles et un garçon qui avait le même âge que Moussa et qui était d’ailleurs dans la même classe que lui. Aucune des filles n’avait fait d’études poussées, elles avaient toutes abandonné l’école au niveau de l’élémentaire. Elles étaient grosses et noires comme si à la naissance leur mère les avait plongées dans du goudron. La plus âgée avait trente six ans et elle était restée célibataire. Toutes les filles de sa classe d’âge étaient déjà mariées et avaient des enfants ; c’était elle la plus implacable avec la famille de Moussa. Elle ne saluait jamais la mère de ce dernier et ne s’adressait à elle que pour lui dire des méchancetés. Elle disait à qui voulait l’entendre qu’aucune sorcière ne pouvait rien contre elle car sa grand-mère l’avait lavée dans leur « xamb » à sa naissance. La mère de Moussa se méfiait d’elle comme de la peste mais il était infiniment plus aisé de se méfier d’un serpent avec lequel on partageait son trou que de se méfier de celle là. Certains jours quand ils se réveillaient le matin, Moussa et sa mère constataient que la cour de leur maison était remplie de détritus de toute sorte, aussitôt ils comprenaient qui en était le responsable. Mais ils ne disaient rien, la mère balayait tout et Moussa allait  jeter les ordures à la poubelle. Pendant ce temps, la fille Fall était assise devant chez elle sur un petit banc et attendait que par un mot ou un geste on l’accusât de quoi que ce fût. Quand elle se rendait compte qu’on ne lui donnerait pas l’occasion de déverser sa bile, elle rentrait dans sa maison en murmurant des injures à l’égard des sorcières qui empestaient la vie des autres.

 

Moussa avait toujours la tête entre les genoux tel un gamin qui pleure et tout ce passé d’humiliation défilait dans sa tête. Quand il a eu son bac, il a préféré aller dans une école de formation plutôt qu’à l’université, car il voulait très vite venir en aide à sa mère. Au bout de trois ans il avait terminé sa formation et avait obtenu un poste d’ingénieur agronome dans une grande boîte qui s’occupait de semences. Il avait d’abord demandé à sa mère d’arrêter son petit commerce car il gagnait suffisamment pour subvenir à tous ses besoins. Ensuite, il avait restauré la maison familiale qui n’avait plus reçu un seul coup de pinceau depuis le décès de son père. Sa mère y vivait avec une bonne qu’il avait fallu aller chercher dans la ville voisine car aucune fille du village n’avait accepté de travailler pour sa mère.

 

Sa mère menait une existence relativement tranquille et à chaque fois que son travail le lui permettait il venait lui rendre visite. On aurait pu penser que les villageois s’étaient lassés de la persécuter jusqu’au jour où le seul homme de la famille Fall, celui qui avait fait l’école avec Moussa, tomba malade. Il souffrait d’une banale grippe qui s’était vite aggravée et l’avait subitement emporté. Pour les villageois, la mort fut trop brutale pour être naturelle et aussitôt tous les doigts accusateurs pointèrent vers la demeure voisine. Comme d’habitude l’aînée de la famille Fall fut la première à  lancer l’attaque. Les autres suivirent et enfin ce fut tout le village. Quand  Moussa arriva au secours de sa mère  à la suite d’un coup de fil de son ancien maître, la maison était déjà assiégée. Sa mère s’était barricadée dans la chambre à coucher mais elle saignait abondamment. Moussa appela les policiers et ils purent la faire sortir de la maison avant que les villageois ne mirent le feu à la chambre dans laquelle elle s’était réfugiée.

 

Toujours assis là, sur ce petit banc branlant, le même sur lequel il s’asseyait pour faire du feu, Moussa  était immobile, comme tétanisé par la douleur et la honte. Dans sa tête les souvenirs douloureux  se bousculaient et il ne voyait toujours aucune issue au calvaire de sa mère. Fallait-il la forcer à aller vivre avec lui en ville ? A chaque fois qu’il le lui a proposé, elle a opposé un non catégorique arguant qu’une vieille personne ne déménage que pour aller au cimetière. Quel sens pouvait avoir cette existence si sa mère et lui ne pouvaient trouver le bonheur dans le seul endroit auquel ils étaient attachés en souvenir de l’époux et du père ?

 

Moussa se leva doucement et pénétra dans les toilettes, il avait affreusement mal à la tête et tout autour de lui il sentait un vide total. Il ne ressortit jamais des toilettes.

 

Quelques jours plus tard on put lire dans un quotidien de la place l’avis nécrologique suivant :<< La Firme M…a la douleur de vous faire part du décès brutal de M. Moussa Diop, ingénieur conseil ; décès survenu le 5 Août à…….. En cette douloureuse occasion, la Firme présente ses plus sincères condoléances à la famille éplorée >>.

 

Saint Louis le 5 Mai 2002          Une nouvelle de A. Karim Gueye

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