Vous donnera des informations de première main sur tout ce qui a trait à l'Afrique en général et au Sénégal en particulier.
LE CERCUEIL D’ARGENT
Le vieux Mor Kaddam était connu dans toute la ville de Barniayes. C’était un personnage truculent au verbe coloré et savoureux. Il suffisait qu’il mette un pied dehors pour que aussitôt un petit attroupement se forme autour de lui. Il avait le bon mot pour tous quel que soit l’âge de la personne ou sa condition sociale. Les enfants l’aimaient particulièment pour les histoires de guerre qu’il racontait et dans lesquelles il tenait toujours le beau rôle.
Les femmes l’adoraient pour certaines grossièretés dont lui seul avait le secret et qui les faisaient se tordre de rire. Il était presque toujours vêtu du même boubou basin à la couleur défraîchie avec quelques médailles gagnées à la guerre accrochées à sa poitrine. Les cigarettes Camélia dont il fumait deux paquets par jour avaient noirci son visage et ses mains et donné à ses dents un jaune sale. Quand il parlait on entendait sa poitrine siffler comme une vieille machine rouillée et mal huilée.
Le vieux Mor avait combattu à Dien Bien Phu, et il en était revenu traumatisé. A l’époque ses parents avaient eu recours au ndeup pour remettre sa tête en ordre mais rien n’y fit. A vrai dire il n’était pas si fou qu’il pouvait le laisser supposer, mais son comportement était en complet déphasage avec les coutumes de son milieu. Il avait notamment perdu la pudeur proverbiale qui caractérisait les gens de son ethnie. Quand il travaillait dans le champ qu’il avait aménagé derrière sa maison il n’hésitait pas à se mettre en slip ce qui amusait les enfants et faisait jaser les femmes. Aux hommes qui l’interpellaient à ce propos il demandait de s’occuper de leurs propres affaires.
Il avait une vieille Citroën dans laquelle il se déplaçait en ville. Personne n’était jamais monté à bord à part sa femme car il n’avait pas d’enfant. Mais ceci ne le gênait guère, alors que sa femme par contre ne souhaitait qu’une seule chose au monde : faire des enfants.
Ses nombreuses campagnes en Afrique, en Asie et un peu en Europe lui avaient beaucoup ouvert les yeux sur les réalités de ce monde et donné plus d’expérience que la plupart de ses compatriotes de Barniayes. Ceci lui avait permis dès son retour de la guerre de se lancer dans les affaires et d’y prospérer. Du Mali, il ramenait de la cola et du karité qu’il écoulait vite auprès d’une clientèle locale qui raffolait de ces produits plutôt rares à l’époque dans cette partie du pays. Les bénéfices étaient immédiatement investis dans l’achat de poisson fumé et de sel qu’il allait vendre au Bénin et au Togo. Dans ces deux pays il achetait de l’huile de palme et des ignames qu’il revendait dans son pays. Ainsi, au fil des années il avait amassé une fortune considérable. Cependant il vivait comme n’importe quel autre habitant de sa petite ville natale de Barniayes. On disait que sa fortune s’élevait à quelques millions de francs mais en fait personne n’en savait rien car le vieux n’ayant confiance en personne gardait son argent chez lui.
De France, il avait commandé un énorme coffre -fort où il rangeait d’énormes liasses de billets de banque. Il avait aménagé une pièce spéciale où il avait fait installer celui-ci. Certains jours il s’accroupissait à l’intérieur du coffre fort et comptait d’un air satisfait ce qu’il avait accumulé au cours des ans. Son attitude en ces moments-là était empreinte de religiosité. Il adoptait une posture d’adoration similaire à celle d’un musulman en prière et il regardait, rangeait et palpait cette fortune qu’il vénérait plus que tout au monde.
Le vieux avait connu la pauvreté et la faim dans son enfance et dans sa jeunesse. En réalité, il s’était engagé dans l’armée pour ne plus avoir faim. Certains soirs la faim l’avait tenaillé à tel point qu’il avait eu des visions. Mais il n’y avait rien à manger dans la maison et pour les calmer, lui et ses frères, sa mère mettait sur le foyer une marmite remplie d’eau et leur promettait que le repas serait bientôt prêt. Souvent il s’endormait ainsi sans avoir rien mangé. Des borborygmes sonores fusaient de son estomac révolté jusqu’au matin.
Des années plus tard en se rappelant de tout cela il s’était juré que plus jamais il n’aurait faim. Et pour s’assurer que cela n’arrive jamais il pensait que la meilleure chose à faire était de garder son argent chez soi. Les banques tombent en faillite et puis il y a les guerres et le gouvernement peut mettre la main sur n’importe quelle fortune pour contribution à l’effort de guerre. Son coffre -fort était assuré contre tous ces risques car même en cas d’incendie, ses fournisseurs lui avaient donné l’assurance qu’il résisterait aux flammes jusqu’à l’arrivée des sapeurs pompiers. La clé du coffre était toujours avec lui, même quand il dormait ; en fait sa femme ne savait pas laquelle des multiples clés qui étaient en sa possession ouvrait le coffre -fort et la combinaison secrète qui donnait accès à la fortune.
Le vieux accordait une très grande importance à son indépendance et ainsi il faisait tout lui-même. Car s’il y avait une chose que la guerre lui avait apprise, c’était bien qu’il fallait toujours compter sur soi-même d’abord. Ainsi, dans son champ il cultivait les légumes qu’il mangeait, il y avait également creusé un puits pour avoir son eau à lui et éviter ainsi de souffrir des multiples coupures. Sa femme ne sortait presque jamais et en outre le vieux n’admettait pas qu’elle reçoive qui que ce soit. Elle passait donc ses journées seule, assise sur la véranda à regarder les voitures qui défilaient sur la route nationale. Un boy d’origine guinéenne leur faisait la cuisine. C’était le seul luxe que le vieux s’était autorisé. Mais même cela était en réalité le résultat d’un singulier calcul, car disait-il, les guinéens sont moins ‘gaspilleurs’ que les sénégalais. Eux, au moins, n’utilisaient pas des dizaines de litres d’huile d’arachide par mois pour leur cuisine mais préféraient l’huile de palme qui était moins chère et avait l’avantage en outre d’être l’un des produits qu’il vendait.
Sa belle famille était choquée par la manière dont le vieux traitait sa femme. Celle-ci ne possédait ni bijoux précieux ni vêtements riches. Le vieux ne lui payait des habits neufs qu’à la tabaski ; quant aux bijoux il lui avait toujours dit qu’elle n’en avait aucunement besoin vu qu’elle n’allait nulle part. Mame Sadiatou n’avait jamais protesté car au fond elle croyait qu’une femme qui n’avait pas fait d’enfant ne saurait être comblée par des bijoux et des boubous fussent-ils en or et en diamant. En son for intérieur, elle estimait qu’elle aurait été en meilleure posture pour réclamer ses droits si elle avait donné un enfant à son mari. Jusqu’à ce que cela arrive elle était prête à accepter son sort.
Le vieux avait des habitudes alimentaires particulières. Il ne mangeait jamais le pain local. Il le trouvait de mauvaise qualité. Etait-il sincère ou voulait-il éviter de faire des dépenses supplémentaires ? Nul ne saurait le dire. Le matin pour tout petit déjeuner le vieux prenait un bol de fondé assaisonné de citron. Il n’y avait rien de tel que le fondé matinal pour donner à un homme toute sa vigueur, disait-il. Le soir il mangeait invariablement du couscous au poisson. Le vieux pourrait passer des heures à parler des vertus multiples du mil. Il prétendait que s’il avait pu vivre aussi longtemps sans jamais tomber malade, c’était bien grâce au mil. Et il ajoutait que les enfants d’aujourd’hui étaient chétifs et maladifs parce qu’ils mangeaient des céréales importées alors que tout le monde sait que la meilleure céréale est celle qui pousse dans son pays natal.
Après un séjour en Côte d’Ivoire pour prospecter un nouveau marché le vieux commença à changer son discours à l’égard des banques. Il faut dire que dans ce pays il avait été en contact avec des fermiers modèles. Des gens attachées à la terre et aux traditions de leurs ancêtres mais qui avaient laissé quelques ouvertures à la modernité. Ils possédaient des fortunes immenses qui découlaient de la vente du café et du cacao et ceci leur permettait d’habiter des villas luxueuses et de conduire des voitures de classe. Il discuta avec un fermier qui lui donna beaucoup de conseils sur la manière de placer son argent pour fructifier sa fortune. Le vieux était conquis. Si ces gens sont partis de si peu pour en arriver là où ils sont maintenant, il ne devrait lui coûter rien d’essayer de faire comme eux.
Deux jours après son retour au pays il prit contact avec la banque qui se trouvait à Tenguedj à trois kilomètres de Barniayes. Il se renseigna sur les agios et les intérêts et décida finalement qu’il confierait une partie de sa fortune à la banque. Il venait de réaliser qu’avec ses seuls intérêts mensuels il pourrait faire face à toutes ses dépenses courantes. Déjà il regrettait d’être resté si longtemps sans faire travailler son argent.
En revenant de la banque sa voiture tomba en panne entre Tenguedj et Barniayes. Il la poussa sur le bas côté et prit un taxi clando pour rentrer à la maison. A son arrivée celle-ci était vide ; le boy étant parti faire ses courses et sa femme, sa promenade quotidienne dans le bois d’à côté.
Il se dirigea vers la pièce où se trouvait le coffre- fort, ouvrit la porte et la referma derrière lui. Il fit la combinaison et ouvrit le coffre. Il s’accroupit à l’intérieur et commença à compter. Il mit cinq millions de francs de côté et se dit que pour un début cela devrait être suffisant.
Tout d’un coup il entendit un bruit sec et puis ce fut l’obscurité totale autour de lui. Il bondit et sa tête heurta le haut du coffre. Il se rassit et tâta dans le noir mais sa main ne rencontra aucune ouverture. Il réalisa alors que la porte du coffre -fort venait de se refermer sur lui. D’habitude il maintenait la porte ouverte avec une de ses babouches mais aujourd’hui sa tête était ailleurs, aux milliers de francs que ses placements lui rapporteraient mensuellement et il était ainsi entré dans ce coffre sans cette précaution élémentaire mais vitale. Il essaya de crier et de donner des coups contre l’immense armoire d’acier mais il comprit vite que cela ne donnerait aucun résultat. Il commença à suer abondamment et eut en même temps une terrible envie d’uriner. Pour la première fois depuis longtemps il pria Dieu de lui venir en aide.
A l’heure du repas de midi sa femme ne le vit pas et commença à s’inquiéter. En vingt cinq ans de vie commune le vieux n’avait jamais manqué un seul repas à la maison lorsqu’il se trouvait à Barniayes. Elle ordonna au boy d’aller à la banque pour se renseigner. Quand il vit la voiture de son patron garée sur le bas côté, le boy demanda à descendre du taxi clando. Il regarda à l’intérieur de la voiture mais ne vit rien de suspect, en outre il ne constata rien d’autre qui eut pu faire penser à un accident. Il revint donc à la maison et informa Mame Sadiatou. Ils décidèrent tous les deux d’aller au Commissariat de Tenguedj pour informer la police de la disparition du vieux. La police commença immédiatement son enquête. Les agents essayèrent de refaire le circuit que le vieux avait emprunté le matin même de sa disparition. La voiture étant garée non loin de la mer, ils allèrent voir sur la plage pour savoir si le vieux s’était suicidé ou non car l’enquête ne devrait écarter aucune éventualité. Ils ne trouvèrent aucun indice qui aurait pu les mettre sur la bonne voie.
C’est au bout de deux jours que Mame Sadiatou demanda au boy de forcer la porte de la pièce où se trouvait le coffre- fort du vieux. Celui- ci ne s’y trouvait pas, le coffre était fermé et tout semblait être en ordre. Les larmes aux yeux, Mame Sadiatou referma la porte et ordonna au boy de veiller à ce que personne n’y entre.
La semaine qui suivit ne donna aucun résultat. Des volontaires avaient parcouru la brousse mais n’avaient rien trouvé ; les enfants avaient fouillé tous les taillis et les pêcheurs avaient même dragué le marigot du coin à l’aide de leurs filets. Les commères allaient bon train, certains étaient convaincus que le vieux avait été enlevé ; d’autres qu’il était parti en voyage sans informer sa femme. « Il en est bien capable », ajoutaient-ils.
Mame Sadiatou ne croyait ni les uns ni les autres. Son mari avait beau être un excentrique, jamais il n’était parti sans lui dire où il allait. Elle avait donc un mauvais pressentiment. Au fond,
elle pensait que le vieux était mort. Quand ? Où ? Comment ? elle ne saurait le dire mais elle en était persuadée. La nuit elle ne dormait pas, le jour elle restait prostrée et refusait de s’alimenter.
Ses parents avaient beau la consoler mais elle continuait à se lamenter : « Wooy ! Mor est parti, mon compagnon s’en est allé, que vais-je devenir maintenant ? ». Les cris de cette femme qui avait été toujours calme et effacée fendaient le cœur de ceux qui étaient présents et certains d’entre eux ne pouvaient retenir leurs larmes.
Une autre semaine passa et la maison fut soudain envahie d’une mauvaise et persistante odeur. Le boy regarda dans tous les coins et recoins mais ne vit ni chat ni souris morts. Pourtant l’odeur persistait malgré tous les désodorisants qu’il avait pulvérisés dans la maison. De mauvais esprits supputèrent que le vieux avait été tué par sa femme avec la complicité du boy afin de se partager sa fortune. Le corps avait peut-être été enterré quelque part dans la maison ou jeté dans la fosse septique. La police eut vent de cela, Mame Sadiatou et le boy furent interrogés à nouveau puis relâchés car la police n’avait retenu aucune preuve contre eux.
Le boy, lui, était convaincu que l’odeur fétide qui avait maintenant envahi la maison et le voisinage immédiat provenait de la pièce du vieux. Quand on l’ouvrit à nouveau tout le monde fut persuadé qu’il avait raison. Mais personne ne sut dire avec exactitude quelle en était la cause.
C’est alors qu’un policier suggéra qu’on ouvre le coffre- fort. Evidemment cela n’était pas possible lui répondit Mame Sadiatou car la clé était toujours avec le vieux. On fit appel à un serrurier qui y passa une journée entière sans succès. Ensuite vint un menuisier métallique qui essaya de découper la porte au chalumeau, il échoua lui aussi. Et l’odeur devint de plus en plus irrespirable.
Finalement, Mame Sadiatou convaincue que l’odeur provenait du coffre- fort ordonna qu’un grand trou soit creusé dans le champ qui se trouvait derrière la maison et que le coffre y soit enterré, quel que soit son contenu.
Cette nouvelle est inspirée d’une histoire racontée par le Proviseur du Lycée Ameth Fall lors d’une mémorable fête.